Robert, Marine et Paul CHARAVIN – Domaine des Coteaux de Travers … Parlons ‘Biodynamie’ et ‘Transmission’ (1/2)

Nous avons rencontré Robert Charavin, vigneron au domaine des « Coteaux de travers », où les vignes sont cultivées « sur le versant du soleil levant » (« Travers ») de père en fils depuis 1931. Depuis les années 90 Robert est convaincu de la nécessité d’un mode d’agriculture plus sain, progressivement, il conduit le domaine en agriculture biol
A l’occasion des journées de la Terre de la Biodiversité (respectivement les 22 avril et 22 mai 2018), nous avons souhaité en savoir plus sur le mouvement de culture biodynamique, véritable philosophie de vie respectant à la fois la Terre et les Hommes.

La biodynamie… ?

Robert Charavin : « Globalement c’est un peu comme l’homéopathie… Nous réalisons différentes « préparations » que nous diluons aux quasi mêmes doses que l’homéopathie (doses infinitésimales) avant de les transmettre à nos vignes. » « Ces préparations permettent d’apporter un message à nos vignes et c’est toute la flore qui en profite. »

A l’origine, la biodynamie ne concerne pas uniquement la viticulture, elle est plus généralement une forme d’agriculture « auto-suffisante » qui respecte la biodiversité. « Comme cela peut être le cas dans une ferme agricole par exemple. Si nous voulons réaliser un compost et l’utiliser pour nos préparations dans les vignes, l’idéal serait d’avoir nos propres vaches à côté de nos parcelles, pour justement respecter cet équilibre naturel et prendre en compte la biodiversité dans sa globalité. »

Nous apprenons que nous devons cette forme d’agriculture à plusieurs personnalités qui se sont penchées sur le sujet. Parmi elles, Rudolph Steiner pour le cours qu’il a donné aux agriculteurs en 1924 ou encore Maria Thun qui a mené plusieurs stations de recherches à l’origine de nombreux ouvrages sur le mouvement de culture bio-dynamique.

Dans les années 90, Robert Charavin a décidé d’arrêter les engrais chimiques sur ses vignes. Il souhaitait une plantation pérenne et ressentait qu’il fallait s’y prendre tôt. « Je voulais passer en bio mais n’étais pas encore tout à fait serein. Il fallait que les vignes soient prêtes, qu’elles soient plus fortes et habituées tôt. »
En 2003 il arrête totalement le désherbage et en 2006 l’utilisation de produits systémiques sur les vignes.

En 2007, le passage en agriculture biologique démontre des améliorations mais Robert Charavin n’est pas encore très satisfait de l’état de ses vignes. «La bio ne résout pas tout », le sol n’étant pas encore suffisamment sain à ses yeux. Il part à la rencontre d’un ami dans le village de Suzette qui conduisait déjà une viticulture en biodynamie. Il s’y intéresse de plus en plus, participe à des réunions, puis à des formations plus « techniques ».
«C’est essentiel de prendre le temps d’observer ses vignes, de les connaitre, se les réapproprier et les écouter… de surtout suivre son intuition. »

Un choix d’agriculture qui requiert aussi bien des efforts à la vigne comme en cave…

Robert Charavin : « Nous réalisons des préparats qui aident la plante à être plus réceptive et par la suite plus résistante ; au lieu de « traiter son mal » on lui donne une information qui lui permettra d’avoir la force suffisante pour le prévenir ». Ces préparations sont donc une façon de donner à la vigne tous les éléments qui lui permettront d’éviter ou de faire face en toute autonomie aux maladies auxquelles elle pourrait être exposée.

Robert nous explique qu’il utilise principalement 3 types de « préparations » biodynamiques (parmi un grand nombre) :

Le compost de bouse de Maria Thun (ou « CBMT ») : comme son nom l’indique, un compost réalisé à partir de bouse de vaches (issue d’une ferme en biodynamie) qui va permettre de dégrader les matières organiques dans le sol.

La bouse de corne : elle aussi élaborée à partir de bouse de vache. « Elle aide à un meilleur départ de la végétation, la vigne va développer plus de racines et de façon homogène. »
Robert nous détaille qu’il existe deux types de préparation ; la 500 et la 500P.

*La silice de corne (principalement du quartz très pur et broyé très finement) : elle permet de capter les ‘forces du cosmos’ puisqu’elle est un minéral qui a la faculté de retenir lumière et chaleur. « On laisse séjourner la silice dans une corne de vache enterrée dans le sol en été et pendant 6 mois. Dynamisée puis transmis aux vignes, la silice va progressivement arrêter leur pousse et leur permettre à partir de la nouaison (lorsque la fleur se transforme en fruit), de commencer à faire ses réserves de nutriments »

Chacune de ces préparations naturelles, réalisées dans des conditions spécifiques, sont dynamisées (diluées longuement dans un contenant prévu à cet effet) à des moments propices, bien déterminés par le vigneron. Car oui, un des grands principes de la biodynamie réside dans le lien étroit qu’elle entretient avec les planètes, la Lune et sa révolution autour de la Terre : « En fonction du travail que l’on veut effectuer sur ses vignes ; le passage des préparations biodynamiques ou bien le travail de la vigne, nous ciblons une période précise du calendrier lunaire. ».

La vigne est dotée de 4 organes qui se forment et évoluent successivement au cours de l’annéeChaque année est divisée en plusieurs périodes, déterminées en fonction du stade de développement de ses organes. En pointant du doigt le calendrier des semis de Maria THUN au mois de mars 2018, Robert ajoute « Il y a des jours “fruits”, “fleurs”, ‘racines’ et ‘feuilles’, que l’on choisit en fonction de l’impulsion que l’on veut donner à ses vignes. On essaie de privilégier notamment les jours fruits car le résultat final de la vigne est la qualité de ses raisins. »

En résumé, selon le type d’action souhaité ; que ce soit sur le sol (labour, plantation, semis, buttage…) ou sur la plante (pulvérisation, taille, récolte…), le vigneron s’en remet au calendrier de semis (M.THUN) qui lui indiquera la période à laquelle il est préférable d’intervenir.

Robert Charavin : « Pour le compost de bouse de Maria THUN nous réalisons 1 à 3 passages de cette préparation dans nos vignes à l’automne, pour favoriser la dégradation des matières organiques. La bouse de corne est diffusée au printemps en général fin mars, entre 1 à 2 fois pour donner un meilleur départ en végétation. Quant à la silice de corne, elle est pulvérisée entre 1 et 3 fois avant la floraison souvent au lever du soleil, de préférence en jours “fruit”.”

« Pour la plupart des travaux en vignes, en cave ou dans le chai, nous évitons les nœuds lunaires qui ont une influencent néfastes sur les travaux, à raison de quelques jours pas mois… mais ça ne veut pas dire que nous sommes en vacances ! ».

Certains pourraient trouver tout cela tiré par les cheveux, trop complexe. Une chose est certaine, la pratique de la biodynamie ne se fait pas « à la légère ». Au-delà d’une grande volonté, elle requiert pugnacité et rigueur.

En 2013 le domaine des « Coteaux des Travers » acquiert le label de vin en biodynamie (démarche initiée en 2010 mais pour laquelle il faut compter environ 4 ans avant certification). Rapidement, Robert Charavin constate des modifications sur ses vignes. « En général on constate les évolutions sur la vigne et le vin au bout de 4, 7 ou même 10 ans. Au bout de la 1ère année de viticulture biodynamique on remarque une amélioration visuelle, par exemple après les passages de silice de corne, les feuilles se repositionnent pour ne pas se chevaucher et capter un maximum de lumière. Progressivement on note l’apparition de lombrics, d’araignées… Une reprise de la biodiversité de manière générale. Nos sols deviennent plus meubles et plus vivants. ». Il ajoute que certains aspects sont moins visibles comme le développement du système racinaire qui puise de plus en plus et en profondeur les sels minéraux.

« Au niveau de la dégustation, on ressent une réelle pureté, le terroir, les cépages. Nous avons pu commencer à élaborer des cuvées parcellaires. »

Un héritage familial et une belle transmission de valeurs…

« Ma fille Marine travaille à temps plein sur le domaine depuis maintenant 3 ans, mon fils Paul depuis 2 ans. Aujourd’hui ils sont tous deux employés agricoles au domaine et s’investissent énormément. Nous travaillons depuis des années à la création de ce patrimoine naturel, j’ai confiance et suis persuadé qu’ils sauront le faire perdurer. ».


Première dégustation, transmission de leur père, Marine 31 ans et Paul 28 ans nous confient leurs premiers souvenirs.



Marine et Paul Charavin : « En rentrant de l’école nous nous rendions en cave à la chaîne d’embouteillage, debout sur les chaises pour capsuler les bouteilles de vins. Pendant les périodes de vendanges nous goûtions les jus de raisins. C’était un peu notre aire de jeux…»

Un peu plus tard aux alentours de 14, 15 ans, Marine et Paul étaient déjà dans les vignes.
« A l’époque les vignes étaient plus assimilées à un job d’été…et puis Paul faisait toujours en sorte de se couper pour arrêter ! Nous étions jeunes et n’éprouvions pas encore de réel intérêt. »

AOC RASTEAU : A quel âge avez-vous commencé à vous intéresser à la viticulture ?

Marine et Paul Charavin : « Au départ nous avons un peu « rejeté » ce travail et papa nous a toujours encouragés à faire les études que l’on voulait. Nous avons donné quelques coups de mains pendant les vendanges au domaine mais nous ne voulions pas en faire notre métier. Notre réel intérêt est tout récent. »

Marine est docteur en chimie organique, Paul ingénieur en génie industriel (production et conception logistique), études après lesquelles il est parti vivre 2 ans en Australie.

« Faire des études nous a permis d’avoir une réflexion différente, nos formations respectives ont été très formatrices, elles nous ont apporté des bagages supplémentaires qui aujourd’hui nous rendent complémentaires sur le domaine. Nous apprenons continuellement ‘sur le terrain’. L’année prochaine nous comptons nous perfectionner avec une formation dispensée par l’école des vins de Suze-la-Rousse. »

AOC RASTEAU : Quel est le « déclic » qui vous a donné envie de vous investir au domaine ?

Paul Charavin : « Cela faisait quelques années que j’y pensais. Le fait d’être parti m’a fait me remettre en questions. Papa a commencé à nous parler de la vente du domaine et les choses ont commencé à germer dans mon esprit. En 2016, après nos études et expériences respectives, nous nous sommes retrouvés tous les trois avec Marine et mon père. C’était le bon moment et nous avons naturellement saisis l’occasion et commencés à nous investir, ensemble. »

Marine Charavin : « Pendant ma thèse je pensais au domaine. Je suis revenue à Rasteau pour trouver du travail et c’est là que j’ai découvert une tout autre facette du métier de vigneron ; Je me suis rendue à Prowein en 2015 j’ai dégusté des vins, puis j’ai fait mes premières vendanges, mes premières vinifications et j’ai vraiment accroché. En mars 2016 Paul est revenu, on a commencé à s’investir à 3. Nous trouvions regrettable l’idée de nous arrêter à la 4ème génération… Papa a vraiment développé le domaine et nous avons pris conscience que nous avions un bel héritage entre les mains. »

AOC RASTEAU : Quel est votre rapport à la biodynamie ? Pourquoi cela vous semble important ?

Paul Charavin : « Papa a vraiment initié ce mode d’agriculture au domaine il a vu le changement sur ses vignes, pour le moment je ne me sens pas aussi impliqué dans cette démarche que lui. Nous avons fait quelques formations qui étaient plus philosophiques que théoriques, je n’ai pas encore assez de recul sur la chose, j’attends de voir… »

Marine Charavin : « Nous croyons papa sur les évolutions positives qu’il a constaté, en tout cas pour le moment je le ressens réellement sur la qualité des vins. Il nous montre des exemples qui nous permettent de commencer à comprendre et prendre conscience de certaines choses. Avec nos études, nous avions tendance à rechercher le scientifique et le concret. Pour le moment, nos formations à la biodynamie nous ont plus révélé le côté « philosophique ». C’est la dernière formation que nous avons effectué au domaine de la Cabotte qui nous a le plus marqué ; plus pratique, plus concrète, très intéressante. C’est un apprentissage qui va prendre du temps ! »

AOC RASTEAU : Quels sont vos projets d’avenir au Coteaux des Travers ?

Marine et Paul Charavin : « Nous ne partons pas trop sereins… ! Nous sommes un petit domaine de 14 ha et financièrement, vivre à 3 avec cette superficie n’est pas évident. Nous avons un projet de rachat de parcelles et même si cela nécessite d’engager beaucoup de frais, à terme nous aurons 3 fois plus de superficie (soit environ 44 ha de vignes), nous pourrons ainsi tripler notre production et donc nos ventes. »

« Nous prenons un risque, il faut que nos vins plaisent ! Notre père a réussi à porter le domaine à un beau niveau, est-ce que nous serons nous aussi capables d’y arriver ?
Cela dit nous ne voulons pas rester sur nos acquis et prenons ça comme un challenge. Evidemment c’est un apport d’investissement, avec du stress en plus. Mais c’est un bon stress et un challenge excitant ! »

AOC RASTEAU : Que pouvons-nous vous souhaiter pour les années à venir ?

Marine Charavin : « Des meilleures récoltes ?…! Réussir à faire aboutir le projet que l’on s’est fixé, maintenir le niveau de papa… Voir plus ! »

Paul Charavin : « Lorsque papa a repris le domaine à notre grand-père, beaucoup de personnes n’ont pas reconnu les vins… La transition a été délicate. De notre côté nous avons l’avantage de pouvoir travailler à ses côtés encore pendant plusieurs années donc la transmission se fera de manière plus souple. Nous procédons différemment, nous recherchons des améliorations, faisons des expériences. Nous sommes très curieux, nous avons testé des vinifications en amphores dernièrement. Nous avons été éduqués comme ça. C’est peut-être ce qui fait notre force ? Nous nous remettons en questions tout le temps. »


Merci à vous trois d’avoir accepté de vous livrer à l’appellation ! A bientôt lors de l’un de nos événements estivaux… ????


Par EMILIE RACHENNE